Le Cercle

« La France doute aujourd’hui de sa capacité à s’inventer un avenir.

Notre pays qui pendant plusieurs siècles a produit les idées et les produits qui ont changé le monde ne sait plus s’il est capable d’inventer les biens et services qui feront le monde de demain. Le chômage est devenu la norme ; l’espoir de s’insérer dans la société par le travail s’est réduit ; les systèmes de négociation sociale, qui permettaient aux salariés d’être entendus, sont en panne ; les systèmes de protection sociale sont menacés par les évolutions démographiques et économiques, ainsi que par l’écart croissant entre la demande de soins et les limites du financement de la dépense par la solidarité nationale. La peur de l’autre, de la mondialisation, s’est installée.

C’est d’abord contre ce doute qu’il faut lutter. Parce qu’il est ravageur. Quand on vient à penser que demain risque d’être pire qu’aujourd’hui, la préservation de l’existant devient alors la priorité absolue. La tentation du statu quo s’impose en réponse à la montée des égoïsmes sociaux, ethniques et nationaux.

Je n’ai pas 30 ans et née après le Trente glorieuses, je n’ai à peu de chose près jamais connu, ni la croissance, ni le plein emploi. Vous comprendrez pourquoi beaucoup de jeunes de ma génération ne nourrissent la nostalgie d’aucun âge d’or et s’autorisent à réfléchir à des solutions de politique économique avec autant de pragmatisme.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je voudrais faire passer trois messages simples aux chefs d’entreprises qui sont réunis ce soir :

  • l’objectif politique majeur de la gauche, mon objectif, est, et sera toujours, de lutter contre l’exclusion, de réduire les inégalités sociales et d’améliorer les conditions de vie des plus défavorisés de nos concitoyens. J'ai l'égalité et la justice sociale pour horizon, la solidarité nationale et la croissance économique comme outils.
  • la politique de l’emploi la plus efficace, comme la politique de réduction des déficits publics la plus efficace, c’est la croissance ;
  • Enfin, la croissance ne se fait pas sans les entreprises, sans les entrepreneurs et je veux vous saluer ici car je sais que vous avez souffert d’une certaine stigmatisation des patrons à travers, notamment les affaires de golden parachutes. La norme, c’est le patron honnête, ce n’est pas le patron voyou, même si ceux là, ne nous mentons pas, existent.

Je voudrais vous dire aussi que je ne crois pas à la fatalité sinon je ne ferais pas de politique. La France doit et peut retrouver le sens du progrès. Le progrès comme un souffle et une ambition. Le progrès comme un objectif et non comme une incantation.

A cette fin, l’action publique et la politique économique doivent s’articuler autour de deux idées maîtresses : favoriser le risque et pénaliser la rente, d’une part, sécuriser les parcours professionnels et promouvoir l’emploi de l’autre en considérant que le travail ne peut pas être simple variable d’ajustement.

Dans ce cadre, il est nécessaire d’inventer un nouveau modèle de croissance : une croissance innovante, durable et solidaire.

1. Une croissance innovante.

La différence entre la prospérité et le déclin se joue souvent sur un demi-point d’écart de croissance accumulé pendant des années ou des décennies. D’un cycle à l’autre, l’économie ne doit pas manquer de ce supplément qui permet que le chômage n’augmente pas, que les comptes publics ne se dégradent pas et que nos entreprises restent compétitives. Le rôle de l’innovation et du risque est à cet égard fondamental.

Notre PIB par habitant est aujourd’hui 30% inférieur à celui des Etats-Unis. Ce retard de croissance cumulé depuis 1991 représente pour chaque Français un manque à gagner de 1800 euros par an, 15% du Smic net annuel !

Je sais, et vous le mesurez chaque jour dans votre activité, l’innovation est une activité par nature risquée. Il faut récompenser le risque par une espérance de revenu élevé et empêcher l’économie de devenir une économie de rentiers.

Les mesures fiscales annoncées par le nouveau gouvernement, le bouclier fiscal, la réduction du nombre de tranches de l’impôt sur le revenu ou la suppression des droits de succession, empruntent un chemin radicalement opposé qui est socialement injuste, budgétairement irresponsable et économiquement inefficace.

Favoriser le risque et combler le retard français en matière d’innovation passe par :

  • une incitation à la prise de risque : c’est le rôle notamment des encouragements donnés aux chercheurs qui s’engageront dans une activité de production, ou des fonds de capital risque ; Il faut accroître les moyens de la recherche et favoriser l’innovation. Cet investissement est la seule voie pour passer d’une économie d’imitation qui perd des emplois à une économie d’innovation qui crée de la richesse.
  • une régulation des bénéfices du risque : c’est le rôle notamment de la fiscalité; il faut par exemple favoriser le réinvestissement dans l’entreprise par une politique fiscale adaptée ;
  • une mutualisation du risque : c’est le rôle de tous les mécanismes de protection qui permettent aux individus de ne pas subir seuls les conséquences d’un échec. L’Etat peut et doit accompagner les entrepreneurs, il est pour cela nécessaire de réorienter les aides publiques vers les PME créatrices d’emplois et pourvoyeuses d’innovation.

2. Une croissance durable.

Celle-ci repose sur quatre piliers :

  • des politiques de compétitivité, qui visent à créer un environnement favorable aux entreprises et qui imposent à l’Etat de retrouver des marges de manœuvres budgétaires pour pouvoir en situation de croissance mener une politique budgétaire pro-cyclique et en situation de ralentissement une politique contra-cyclique ;
  • la recherche permanente du plein emploi dans une acception, je dirais, actuelle : il reste un chômage frictionnel, mais grâce à l’engagement de l’Etat on n'y reste pas longtemps. Il ne s’agit pas dans cette hypothèse de flexibiliser, c’est à dire de fragiliser notre droit du travail, mais de mettre en place, par exemple, des mécanismes de prise en charge par la solidarité nationale d’une partie du coût des bas salaires par une progressivité des cotisations sociales ; d’encouragement à l’adoption par les entreprises de nouvelles formes d’organisation qui accroissent leur capacité de réaction aux fluctuations du marché tout en préservant l’emploi des salariés; ou d’incitation au travail en s’assurant que le travail procure un gain net suffisant à ceux qui sortent du chômage pour prendre un emploi. C’est à dire supprimer les effets de trappe.

Je suis également favorable à une modulation de l’impôt sur les sociétés en fonction de la politique de l’emploi des entreprises. Il s’agit de favoriser les entreprises qui s’engageront en faveur de la création d’emplois durables, ou de l’emploi des jeunes en allégeant leur fiscalité, en fonction de la nature des contrats. Celles qui ne jouent pas le jeu seraient à l’inverse pénalisées.

  • des politiques de dynamisation des secteurs où l’Etat a une responsabilité particulière. L’Etat doit pouvoir continuer d’investir directement des marchés sur lesquels l’initiative privée fait défaut. Je ne partage pas l’idée des libéraux qui considèrent toute action de l’Etat comme illégitime.
  • la prise en compte des questions éco-environnementales à tous les niveaux du développement économique. Il en va de la soutenabilité de la croissance bien sûr, mais au delà, l’Environnement peut être un formidable réservoir de croissance et d’emploi qu’il faut encourager par une politique fiscale adaptée et un fléchage des aides publiques.

3. Une croissance solidaire.

Le modèle social que je défends est fondé sur la solidarité nationale et vise à redistribuer une part importante du revenu issu de la croissance entre les individus, les âges de la vie d’un même individu ou les générations. Nous pouvons en être fiers : l’accès de tous aux soins médicaux, la solidarité à l’égard des personnes âgées ou de ceux qui sont privés d’emploi sont de grandes réalisations. Il faudra être vigilant à l’égard des projets qui voudraient en contester les fondements.

Nous devons privilégier les redistributions efficaces (aujourd’hui les cadeaux fiscaux du gouvernement ont accru le faible effet redistributif de notre système fiscal) qui améliorent l’efficacité collective en même temps que la justice sociale ; il faut donc poser la question du partage de la valeur ajoutée entre le travail et le capital, aujourd’hui beaucoup trop défavorable aux salariés.

Nous devons lutter contre la concurrence fiscale, sociale et environnementale dommageable en liaison avec nos partenaires dans un cadre européen. Il nous faut une Europe qui protège.

Voilà en quelques mots les perspectives que je voulais tracer, avant d’entrer dans les différents débats thématiques prévus ce soir. Je crois que c’est cet équilibre, ce « new deal » du XXIe siècle qu’il faut savoir déterminer et servir.

Je vous remercie