"De qui demain sera-t-il fait ?
Par Najat, samedi 29 mars 2008 à 12:26 :: Relations internationales :: #123 :: rss
Bonjour à tous,
Pour en finir avec nos derniers échanges qui m’ont beaucoup touchée, un simple mot : merci. Cessons de nous tracasser de contrariétés administratives au fond sans importance ; les vrais problèmes sont ailleurs et je vous propose sur ce blog depuis longtemps de les dénoncer et de chercher à les surmonter. Tournons donc ensemble notre regard vers l’avenir.
J’ai contribué il y a quelques mois à un ouvrage collectif lancé à l’initiative de l’Institut ASPEN France. Désormais en librairie, publié aux Editions Autrement, il sera officiellement lancé à Lyon le 8 avril prochain à la Villa Gillet, Guy Walter comptant parmi les éminents contributeurs aux côtés, entre autres, de Christophe Jaffrelot, Jean-Marie Messier, Julie Coudry, Philippe Herzog, Laurent Wauquiez, Abdou Diouf ou Michel Barnier...
Une seule et même question posée aux contributeurs : « de qui demain sera-t-il fait ? », à chacun en 6000 signes de donner sa version d’un avenir incertain. Je vous livre ici une version légèrement différente (à vrai dire plus longue !) de ma contribution à cet ouvrage dont je vous recommande la lecture.
S’il est vrai que « gouverner c’est prévoir », les spéculations à long terme n’en relèvent pas moins, la plupart du temps, de la « politique fiction » et sont, à ce titre, extrêmement dangereuses. Il suffit, pour s’en convaincre, de se pencher sur les spéculations des uns et des autres, un ou deux ans avant les élections présidentielles et de les comparer avec les résultats réels… Pour l’avenir plus lointain et pour le vaste monde, on imagine ce qu’il en est.
Cette précaution prise, s’interroger sur de qui demain sera fait nécessite au préalable de s’interroger sur de quoi il sera fait, le quoi déterminant, à bien des égards, le qui.
A l’évidence, ces lendemains seront faits de la somme de nos actions, de nos inactions et surtout de nos erreurs ou de nos renoncements. Adossés à l’histoire, nous ne devons jamais oublier que la politique de l’autruche est rarement porteuse d’un avenir radieux. Les jeunes Français de ma génération (qui ne sont pas les plus à plaindre) le savent bien, eux qui, nés après les Trente Glorieuses, n’ont à peu de chose près connu ni la croissance, ni le plein emploi et nourrissent parfois le sentiment d’avoir été ruinés par leurs parents et de devoir assumer désormais, dos au mur, le défi climatique, le remboursement de la dette publique, ou le financement de la protection sociale. Malgré cela, et même si le pire n’est jamais exclu, ma génération n’est nostalgique d’aucun âge d’or. Elle ne doute pas de sa capacité à s’inventer un avenir, mais sait aussi les défis majeurs qu’il lui faut relever dès à présent et ils sont nombreux.
Il semblerait qu’après bien des tergiversations, et plus de trente ans après le rapport Meadows, dont les conclusions sont moins importantes que l’indifférence symptomatique qu’il suscita, le monde ait pris conscience des risques liés à une exploitation sans mesure de la planète. Mais les petits égoïsmes des particuliers et les grands égoïsmes des Etats sont tels, qu’il est permis de se demander s’il n’est pas trop tard, à l’heure où les principaux pollueurs de la planète s’exonèrent du protocole de Kyoto, et où les migrations climatiques, dont Al Gore souligne l’ampleur potentielle, menacent de prendre le pas sur les migrations économiques.
En sera-t-il de même pour un certain nombre de problèmes qui menacent sans qu’on agisse vraiment ?
La « communauté internationale », sur le triomphe de laquelle beaucoup comptaient après la chute du mur de Berlin et qui peine à trouver une réalité tangible comme le souligne si justement Hubert Védrine dans Continuer l’Histoire, demeure immobile face à de lourdes menaces dont je voudrais donner quelques exemples :
- L’appauvrissement des pays pauvres (et ce n’est malheureusement pas une tautologie d’employer cette formule) qui s’effectue sous nos yeux chaque jour davantage. Véritable bombe à retardement, y compris pour les pays riches pour lesquels le « codéveloppement » demeure un slogan vide de réalisations concrètes et qui s’enferrent dans la vaine défense policière d’un empire en proie à ses « nouveaux barbares ». Cette situation est autant un défi humanitaire et économique qu’un défi éthique. Un milliard d’êtres humains vivent dans une « misère abjecte » et la fracture sanitaire n’en est que plus saillante : entre le Libéria et la Suède, l’espérance de vie varie du simple au double.
- La domination des Etats-Unis percluse de déficits en tous genres qui en font un « colosse au pied d’argile », risquant en cas de crise de tout emporter sur son passage. Des Etats Unis dont l’unilatéralisme irrite, mais dont la fin programmée de l’hyper puissance, et le retour, éventuel, à un splendide isolement, fait planer sur le monde des ombres plus inquiétantes encore, tant le multilatéralisme semble malheureusement manquer de maturité et tant l’ONU demeure à bien des égards le « machin » du général de Gaulle.
- La croissance débridée de la Chine, la plus grande dictature du monde, dont la puissance économique et commerciale pousse les autres opérateurs économiques, entreprises et Etats, à être de moins en moins regardants sur les conditions humaines de ce développement. Au nom d’un modèle de développement économique prétendument balisé, c’est sur un capitalisme exacerbé, qui ne s’embarrasse ni de normes sociales, ni de normes environnementales, que l’on ferme les yeux.
- Le déficit alimentaire qui fait craindre le pire après tant d’années de surstocks, d’arrachage et de jachère dans les pays développés et de destructions des agricultures vivrières chez les plus défavorisés.
- L’inquiétante attitude internationale et nationale de la Russie qui, à bien des égards, a chaussé sans complexe les bottes de l’ancêtre soviétique,
- La financiarisation débridée, fanatique dit Stiglitz, de l’économie mondiale conduisant à une déconnexion de plus en plus grande entre économie réelle et économie financière, à l’explosion des junk bunds, à la multiplication des crises financières, et à l’enrichissement sans cause d’une fraction de plus en plus fortunée de la population : 2% des ménages cumulant 50% de la richesse mondiale quand 50% de la population ne s’en partage que 2%.
- La délégitimation des Etats, et plus grave, de la démocratie, dans le sillage d’économistes comme Kenneth Arrow ou Rober Baro et d’institutions financières hors de contrôle et dogmatiques, qui abandonnent au marché des pans entiers de souveraineté et qui, telle une prophétie autoréalisatrice, se complaisent dans une impuissance qui sert d‘argument à tous les renoncements et à toutes les lâchetés politiques.
- La politique intenable de containment d’un prétendu « péril vert » qui aurait succédé au péril rouge, et qui conduit les Etats Unis à découvrir que démocratie et Etat de droit ne se décrètent pas, à soutenir des régimes forts comme ils en avaient soutenu pendant la guerre froide et à exacerber un choc non pas des civilisations mais de pseudo évengélismes économico-politico-culturels.
- L’Europe, enfin, sans cesse en hésitation quant à sa construction alors qu’elle devrait par son unité et son attitude à l’égard du reste du monde faire pièce aux différentes menaces…
Tous ces exemples montrent bien que le monde est une poudrière (et je ne parle pas, à dessein, du terrorisme qui, pour spectaculaire qu’il soit, me semble bien moins menaçant que les éléments soulignés plus haut). Ce n’ai ni faire du Spengler, ni du Minc, que de dresser ces constats ; il ne s’agit pas du déclin de l’occident, ou de la France qui tombe, mais d’un monde qui se perd. Jacques Attali, dans Une brève histoire de l’Avenir, envisage une fin de l’histoire optimiste, « l’hyper démocratie », à laquelle je crois, mais je pense aussi qu’il est possible d’éviter « l’hyperconflit ».
Or, il suffit d’observer une carte du monde pour voir que la démocratie y est largement minoritaire alors que c’est notre bien le plus cher et que cela devrait être une promesse pour le plus grand nombre souffrant sous la dictature et dans la pauvreté. On semble parfois même dériver dans le confort et l’indifférence vers des démocraties sans démocrates alors qu’il y a, de par le monde, tant de démocrates sans démocratie.
Aussi l’avenir se fera avec tous les démocrates, ceux des démocraties et ceux qui sont ici et là sous la botte, loin du « choc des civilisations » cher à Huntington. ''A nous de décider si nous serons les derniers survivants d’un beau rêve d’égalité et de liberté ou au contraire les artisans d’un monde toujours plus juste parce que nous aurons, par notre conviction et notre action, réussi à faire pencher la balance dans le bon sens.''
Il suffit d’observer encore le monde pour voir que la richesse y est largement minoritaire et qu’elle le sera plus encore avec un capitalisme nomade et de plus en plus déterritorialisé, dopé par des marchés financiers « out of control », qui accélèrent le processus d’accumulation des richesses entre les mains de quelques uns et paupérise le plus grand nombre et les Etats eux-mêmes. Si même les pays occidentaux ne parviennent plus à financer leur système social, c’est bien que la redistribution des richesses est défaillante, que le marché est gangréné.
A nous de décider si nous continuons de nous laisser gouverner par les marchés financiers, zones sans droit, à l’écart de toute expression de volonté démocratique, en prenant le risque de voir la pauvreté du monde fracasser son destin sur les barbelés de Ceuta ou si nous convenons que les Etats ont encore leur place et leur légitimité pour agir sur les modes de développements économiques, pour promouvoir une économie de marché tempéré et durable et assurer une croissance mondiale équitable.
''L’avenir peut être fait de l’enrichissement des riches, de l’appauvrissement des pauvres et du vieillissement des vieux. Il peut être fait de la marginalisation (au sens propre) de l’occident, de la dilution des Etats, de la privatisation de l’environnement. Mais si le Tiers monde, qui est en fait le trois quart de monde, décidait de se révolter contre cet ordre, l’abolition des privilèges à l’occasion d’une nouvelle nuit du 4 août coûterait cher à tous, car les privilèges modernes ce sont le vieillissement, l’accès aux soins, la qualité environnementale, l’accès à l’eau, le droit à l’éducation…''
Commentaires
1. Le samedi 29 mars 2008 à 13:59, par asse42
2. Le samedi 29 mars 2008 à 15:14, par Gérard ELOI
3. Le samedi 29 mars 2008 à 15:38, par pascal wilder
4. Le samedi 29 mars 2008 à 16:16, par adonis
5. Le samedi 29 mars 2008 à 20:28, par pascal wilder
6. Le samedi 29 mars 2008 à 22:47, par Chris JOUS
7. Le samedi 29 mars 2008 à 23:47, par asse42
8. Le dimanche 30 mars 2008 à 01:22, par François-Xavier BOFFY
9. Le dimanche 30 mars 2008 à 04:24, par adonis
10. Le dimanche 30 mars 2008 à 04:36, par Chris JOUS
11. Le dimanche 30 mars 2008 à 13:41, par chris(ancien chris..)
12. Le dimanche 30 mars 2008 à 17:43, par pascal wilder
13. Le dimanche 30 mars 2008 à 18:19, par Chris(ancien chris...)
14. Le dimanche 30 mars 2008 à 20:56, par pascal wilder
15. Le lundi 31 mars 2008 à 10:13, par adonis
16. Le lundi 31 mars 2008 à 11:12, par François-Xavier BOFFY
17. Le lundi 31 mars 2008 à 16:07, par Chris(ancien chris...)
18. Le lundi 31 mars 2008 à 17:56, par Chris(ancien Chris...)
19. Le mardi 1 avril 2008 à 13:59, par Chris(ancien chris...)
20. Le mardi 1 avril 2008 à 14:45, par Corinne Arquillière
21. Le mardi 1 avril 2008 à 20:02, par Gérard VOLLORY
22. Le mardi 1 avril 2008 à 23:19, par Corinne Arquillière
23. Le mardi 1 avril 2008 à 23:22, par racha
24. Le mercredi 2 avril 2008 à 00:43, par Chris JOUS
25. Le mercredi 2 avril 2008 à 11:11, par Chris(ancien chris...)
26. Le mercredi 2 avril 2008 à 17:24, par ciwan
27. Le mercredi 2 avril 2008 à 23:16, par Gérard VOLLORY
28. Le jeudi 3 avril 2008 à 14:40, par Gérard ELOI
29. Le jeudi 3 avril 2008 à 15:45, par asse42
30. Le jeudi 3 avril 2008 à 16:31, par Gérard ELOI
31. Le jeudi 3 avril 2008 à 17:52, par Chris(ancien chris...)
32. Le jeudi 3 avril 2008 à 19:04, par asse42
33. Le jeudi 3 avril 2008 à 21:25, par Gérard ELOI
34. Le vendredi 4 avril 2008 à 00:54, par Chris JOUS
35. Le vendredi 4 avril 2008 à 15:03, par Gérard ELOI
36. Le vendredi 4 avril 2008 à 18:46, par Chris (ancien Chris...)
37. Le vendredi 4 avril 2008 à 20:29, par asse42
38. Le vendredi 4 avril 2008 à 21:23, par Chris JOUS
39. Le vendredi 4 avril 2008 à 21:30, par Chris JOUS
40. Le samedi 5 avril 2008 à 00:02, par François-Xavier BOFFY
41. Le samedi 5 avril 2008 à 21:05, par adonis (jeune et con (forcément ^^))
42. Le lundi 14 avril 2008 à 21:25, par asso 69
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